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samedi 17 décembre 2011

Quand tout se fait rare

La Route Économique à l'entrée de La Lopé
La Lopé, c'est un village posé au détour d'un lacet du fleuve Ogooué qui regarde les antennes de télécommunication poussées sur le mont Brazza. Le nom du relief est un hommage à l'explorateur français Pierre Savorgnan de Brazza. Tout autour de lui se dessine un paysage vallonné qui au Nord du fleuve accueille quelques cultures de manioc, et au Sud se fait le lit du Parc National de la Lopé.
A la saison des brulis, l'atmosphère trouve des tons bruns et sombres d'une végétation rase et calcinée. Les sols continuent de fumer de leurs récents incendies tandis que l'air rappelle en tout lieu les feux de camps. D'épaisses volutes grises s'élèvent dans un ciel nuageux de saison sèche qui toujours menace de se percer sans jamais verser la moindre goutte.
Les camions traversent La Lopé

Deux artères font vivre le village. La Route Économique traverse le pays d'Est en Ouest et s'appuie sur les courbes de l'Ogooué. Goudronnée de Libreville à N'Djolé, c'est une nationale de terre qu'empruntent les portes containers pour franchir la grande rue de la Lopé. L'autre voie est ferroviaire et relie cinq jours sur sept Libreville à Franceville.

 
A peine descendus du train, les familles nous abandonnèrent en prenant place dans les camionnettes qui prirent la direction du château d'eau. Le Premier conseiller nous faussa rapidement compagnie pour disparaitre auprès de collègues dans une berline aux reflets argentés. Longeant la voie nous passâmes à pied et sacs aux dos devant des échoppes en bois. Il devait faire deux heures, et le soleil diffusait sa lumière au travers des nuages sur la piste déserte.
Le mont Brazza et ses antennes
Lentement, nous arpentâmes la corde d'un virage pour découvrir des habitations, puis croiser enfin la large voie rapide empoussiérée. A ces bords se massifiait les constructions. Nous nous arrêtâmes face à un complexe en brique rouge de plein pied qui paressait soigné à proximité des planches de bois des logements mitoyens : Lopé Hôtel. Sur le terrain était aménagé une allée couverte qui reliait les bâtiments à des patios où quelques gabonais sirotaient en plein air une bière devant un écran couleur.
Assis à la terrasse, nous aperçûmes notre compagnon de voyage entouré de quelques inconnus cravatés. Nous le rejoignîmes à son signe de main. Il fit quelques pas vers nous pour s'écarter du groupe et nous présenta le maitre d'hôtel vêtu d'une chemise à manche courte. Notre enthousiasme retrouvé chuta brusquement lorsqu'il nous détailla la situation : "Désolé mes amis, il n'y a plus de place à l'hôtel." La délégation avait raflé toutes les chambres disponibles pour la semaine.

Vue du mont Brazza sur un lacet de l'Ogooué
"Mais ce n'est pas possible ! Vous me dites que vous avez réservé tout l'hôtel ? s'exclama Adrien sans laisser paraitre un instant de panique. Allez, vous avez bien une chambre que vous n'utilisez pas ?
- Non, il n'y en a pas, rétorqua immédiatement l'homme en chemisette.
- Aahh... Bon, on va être obligés d'aller voir les éco-guides pour les prochaines nuits, Vincent.
- En vérité, nous avons une chambre que je peux rendre. Un de nos collègues ne viendra pas à l'inauguration. L'hôtel peut vous la louer. Cependant, la chambre n'a qu'un seul lit, précisa le fonctionnaire."

Un flottement, un regard, une inquiétude. Puis :
"On commence à avoir l'habitude depuis Libreville. On s'en accommodera ! conclut Adrien"

Pas le temps de discuter du prix, un employé vint nous conduire jusqu'à la chambre. Les ouvertures fermées, l'intérieur du bâtiment conservait une fraicheur relative à cette heure du jour. J'avançais à tâtons sur les mosaïques de ce couloir sombres. Mes yeux s'habituèrent lentement à la pénombre rendue par ces murs de briques nues. Face à la porte entrouverte de notre chambre, le préposé s'éclipsa sans un mot tandis que nous découvrîmes le lit. J'échangeai un sourire à Adrien, il était plus large qu'à notre première nuit.

Sur la gauche, un passage donnait sur une pièce de toilette. Un lavabo, un toilette, pas de douche !
"Adrien, fais attention au seau demain matin, lançait-je à travers la chambre.
- Un seau ? Bah, la femme de ménage l'a oublié là."
Cherchant à me rafraichir, je tournai le robinet pour m'asperger le visage et la nuque.
"Adrien, je viens de comprendre à quoi sert le seau ! Je te laisse la surprise, mais j'espère que tu n'as pas prévu de te laver tout de suite ! ironisai-je."
Il entra pour fouiller la pièce du regard, puis s'arrêta sur le fin filet qui goutta du robinet jusqu'au creux de mes mains en coupelle. La Direction de l'hôtel avait eu la gentillesse de nous laisser le seau rempli d'eau le temps que le château d'eau du village soit remis en état.
"Mais pour la douche, comment on fait ? m'inquiétai-je.
- J'en ai vu sur le palier. Moi la douche froide, ça ne me dérange pas ! annonça-t-il bravement.
- Et la douche rationnée à cinq litres, ça te dérange ?
- Ne t'en fais pas mon petit Vincent, ya plus grave dans la vie !"
Même si je trouvai sa dernière remarque dérisoire et moqueuse, elle me réconforta. Nous triâmes nos affaires sur le lit pour n'emporter que casquette, lunette de soleil, en cas, appareil photo. L'heure était à notre première excursion.

Sortis du bâtiment nous attendîmes de voir réapparaitre le maitre d'hôtel pour l'interroger sur nos deux problèmes existentiels. Il nous répondit qu'une navette partait régulièrement de Lopé Hôtel pour atteindre l'Hôtel La Lopé, le lodge touristique à deux kilomètres du village, d'où partait toutes les excursions vers le Parc National. Enfin, le château allait très vite être réparé.

dimanche 11 décembre 2011

Une main tendue

Gare d'Owendo par Vincent Vaquin (Wikipédia)
Nous sortîmes nos sacs du taxi pour nous avancer parmi la foule désorganisée qui occupait le hall de la petite gare d'Owendo. En avance sur l'horaire incertain du train, nous fumes pressés par plusieurs pour rapidement enregistrer nos bagages. Nous refusâmes d'acheter les braves intentions pour nous faufiler entre les familles. Le flux nous entraina, impuissants, face à un guichet protégé par du grillage au jaune tâché. Une grille aux tarifs périmés affichée au mur provoquait des exclamations autour de nous.

Vingt longues minutes tassés et bousculés par la cohue, je ne fus pas certain de mon tour en présentant mon sac au travers de la nuée de bagages portés par leur propriétaire qui espérait enfin se débarrasser de leurs cartons, leurs sacs de toile, leurs affaires de cuisine... enfin tout ça, dans le wagon-soute. A y regarder, nous étions seuls à voyager sacs de randonneur dans le dos. La réponse de l'employé fut d'ailleurs très clair : "Il ne faut pas les donner", nous les prendrions en cabine avec nous !

Après ce bain de familles gabonaises, nous nous éloignâmes pour petit-déjeuner dans une des boutiques jouxtant les guichets. Le souvenir des sandwichs viande hachée m'était encore pénible. Pas de risque pour notre périple, nous primes des gaufres cuites. Sur la fin de mon café, les haut-parleurs grésillèrent l'annonce d'un retard. Nous découvrîmes notre cabine vers dix heures moins dix. Les sacs reposaient sur les deux sièges inoccupés face à nous. Et roule pour La Lopé...

Le train s'ébranla et nous sentîmes rapidement le souffle glacial de la climatisation. La rame traversa les stations des abords de Libreville, puis les arrêts se firent bien plus rares à mesure que la végétation reprit place sur les constructions précaires.
C'était donc vrai, la première classe de ce pays équatorial est givrante. Une sensation oubliée me gelait les pieds, m'engourdissait les jambes. Rien n'y fit, ni de frotter les mains, ni de battre la mesure. Alors je franchis le couloir pour respirer l'air chaud et humide de la plateforme et observer le teint jaune-ocre des paysages. Adrien décida d'en capturer quelques-uns à soixante kilomètres heure.
Le chemin du retour m'appris que nous étions dans un train Alstom utilisé sur les lignes TER de la SNCF. La carte des chemins de fer français palissait de soleil sur la cloison des toilettes. Clin d’œil des forts liens franco-gabonais.

par Jean-Louis Albert
Te souviens-tu, Adrien, de cet aimable personnage qui nous rejoignit dans notre compartiment ? Il m'apparut tout d'abord ambigu avec une pointe de surréalisme amusant. Il se présenta comme Premier Conseiller du cabinet du Ministre de la Culture. Il s'apprêtait à inaugurer une école dans la région de l'Ogooué-Ivindo et s'empressa de nous tendre sa carte de visite dorée estampillée du blason du gouvernement. Tu dois te souvenir de son nom, Adrien. Comme nous, il entreprenait ce voyage vers La Lopé où les principaux représentants de la province l'attendaient.

Un kilomètre avant La Lopé
A discuter fièrement du niveau de l'Education du Gabon entre deux coups de fils, il paraissait détendu et confiant en toute situation, mais aussi inquiet de l'image de son pays. Pouvoir se fier à quelqu'un sans craindre demande de rémunération ne nous était arrivé que trop rarement durant notre expérience africaine. Prudemment, nous dévoilâmes notre projet de découvrir les grandes facettes des parcs naturels gabonais. J'avais réservé trois nuits au Lodge de La Lopé. Cependant, nous espérions trouver des alternatives bien moins onéreuses sur place. Les cent soixante mille francs CFA pesaient sur le budget de notre voyage et pouvait nous priver d'excursions bouleversantes. Je lui évoquai les possibilités que nous avions. A savoir un hôtel plus basique ou un hébergement rudimentaire chez les Guides et Eco-gardes du Parc National.
Le long du fleuve Ogooué
Il décida de contacter son collègue local pour nous obtenir une chambre à trente mille la nuit. Au détour d'une courbe de l'Ogooué, l'appel n'aboutit pas. Certainement un trou dans le réseau téléphonique.
Adrien orienta la conversation dans un but avoué de confondre le personnage : "Mais en fait, c'est quoi votre métier ? Je veux dire, qu'est-ce que vous faites comme travail au quotidien ?" Des piques dangereuses face au paraitre gabonais, mais effroyablement efficaces !


En début d'après-midi, le train quitta un instant les rives du fleuve, traversa la Route Economique, et stoppa en gare de La Lopé.

mardi 15 novembre 2011

De Libreville à Owendo

La chambre d'hôtel avait été payée d'avance. Elle était désespérante. Ses papiers peints sombres et cloqués étaient depuis longtemps passés de mode. L'ampoule à filament diffusait faiblement son éclat sur l'unique lit qui, avec une penderie mobile en acier dessoudé, meublait tant bien que mal l'étroite pièce. Nos bagages avaient été déposés dans un coin.
Alors que je choisis le côté gauche pour la nuit, Adrien découvrit la salle de bain. Avec elle se poursuivait cette sensation de temps qui passe, de pourrissement de la matière. Le lavabo ne tenait plus que par une évacuation malmenée. La robinetterie montrait ses entrailles qui débordaient des murs.
Je soulevai avec crainte les draps de peur d'y trouver un monstre de mes cauchemars d'enfance, ou plus probablement des puces. Puis je roulai au creux de la cuvette de notre matelas hors d'âge. La nuit était calme, éclairée par les lueurs de la rue. Une nuit sur Libreville, c'était peu, mais déjà tellement différent !

Nos affaires empaquetées dans les sacs de voyage, j'eus un réflexe de survie au sortir de l'hôtel. Allongeant le pas jusqu'à la réception, j'insistai pour payer d'avance une nuit à notre retour d'excursion. Penché au dessus du comptoir, je guettai les yeux rivés sur le cahier de réservation la prose de la tenancière associant nos noms à la chambre Dauphin. Soulagés d'éviter la cruauté d'une nuit d'errance dans Libreville, nous partîmes en taxi pour la gare d'Owendo, au Sud de la capitale. Le vieux modèle se faufila à travers les ruelles encombrées de passants jusqu'à l'avenue du M'Bolo qu'il remonta rapidement vers la voie rapide périphérique.

Changement de décors. Après de solides immeubles de deux à trois étages aux façades claires et soignées apparaissaient de chiches habitations en parpaings. Jouxtant l'autoroute, poussiéreuses, désorganisées et insalubres, ces constructions de fortune ne dépassaient que rarement la taille d'une chambre d'étudiant. A mesure que nous parcourûmes la quinzaine de kilomètres qui nous séparèrent encore de la gare, des planches gagnaient du terrain sur les murs de pierre qui rapetissaient. La tôle laissait place au bois. Mais toujours l'on observait des cadavres de voitures, de congélateur et de débris sur ces espaces où séchaient invariablement vêtements et nourritures. Tels des champignons, les constructions s'improvisaient sur des flancs pentues à la stabilité incertaine. Et toujours elles bravaient la proximité de ce boulevard, rognant parfois sur la bande d'arrêt d'urgence sur laquelle les voitures parquées s'entassaient.

Le taxi poursuivit sa course, dépassant des quartiers de vie qui émergèrent le long d'une bretelle où les étales se serraient pour proposer la bière et les grillades au bruit de la circulation. Il quitta enfin le périphérique pour stationner à proximité du parking de la gare d'Owendo.

lundi 20 septembre 2010

Quartier Louis

Nous arrêtâmes le taxi au croisement de deux ruelles passantes. En lui payant la course, je l'imaginai économiser dans un pot de verre, pièce après pièce, les économies de toute une vie. Peut-être pourrait-il remplacer son pare-brise fissuré de toute part avant de le léguer à son aîné ? L'image était enfantine et totalement décalé du Gabon. Ce qu'il ferait avec ses trois mille ? Payer l'essence, éventuellement mettre un sous de côté pour sa licence annuelle... Puis, il irait à boire les trois quarts le soir même, tout en dégoulinant de moralité envers ces occidentaux qui décidément n'en finissaient pas de se faire arnaquer. "Oh, mais je ne les ai pas forcés ! Je dis le prix, il monte. C'est eux qu'il faut qu'ils connaissent les prix après. C'est le business, oh !"

Nous prîmes à gauche et bientôt le seuil de l'hôtel se dévoila sur le trottoir. Un portail, une petite cour, puis quelques marches pour pénétrer dans le bâtiment et accéder à la réception. Derrière le comptoir, qui servait également de bar, une jeune femme nous accueillit.
"Nous avons réservé une chambre pour ce soir, lui dis-je pour la mettre sur la piste de l'agenda." Je lui proposai mon nom qu'elle se mit à chercher dans le cahier. Les pages défilèrent. Elle n'en finissait pas de les tourner, et mon inquiétude de grandir.
"Il y a un problème, tentai-je tout en posant mon sac à dos ?
- Je ne vous trouve pas. Vous n'êtes pas dans le cahier."
Elle reprit une nouvelle fois l'agenda à son début, et les feuilles bruissèrent en se tournant.
"J'ai appelé il y a une semaine pour réserver la chambre. Ça vous aide ?
- Non, vous n'êtes pas marqué."
Jetant un oeil dehors, la nuit était tombée. L'asphalte s’éclairait aux lampadaires. La situation s'enlisant, je sentis qu'une quête aux hôtels allait s'avérer très prochainement nécessaire. Traînailler avec sacs et sans réels buts dans le quartier animé de Libreville ne m'emplissait pas spécialement de joie.
"Mais je vous l'ai confirmé mercredi ! Vous m'avez annoncé que j'étais marqué, que j'avais une chambre !" Disant cela, je jetai un regard inquiet sur Adrien. Cette foudre ne semblait pas s'abattre sur lui. Il m'avoua plus tard que son but avait été atteint. Atterri sur Libreville, plus rien n'avait vraiment d'importance excepté son vol de retour.
"Ce n'était pas moi, me rétorqua la réceptionniste sans lever les yeux de l'agenda qui en était à sa troisième revue !"
Face au problème persistant, ce qui semblait être la gérante, âgée et blanche, apparut pour contourner le comptoir et prendre le relais de la femme.
"Bonsoir Messieurs, vous désirez ?
- Nous avons réservé une chambre à mon nom la semaine dernière, lançai-je en étouffant le sentiment de redite."
Ce fut son tour d'attraper l'agenda et d'en parcourir chaque page. Mais bientôt :
"Ah, ca y est, je vous ai !
- Ah bon ! c'est réglé alors ? On a une chambre, demandai-je soulagé par cette preuve irréfutable de ma réservation ?
- Non, vous êtes sur le Post-It, mais pas sur le planning, dit-elle en comparant les deux documents.
- C'est grave ? Vous avez peut-être une autre chambre à nous louer ?
- Non, l'hôtel est complet ce soir !"
Là-dessus, Adrien intervint :
"Mais on a réservé ! Vous devez bien avoir une chambre, une salle...
- ...ou juste un canapé, renchéris-je en désignant le fauteuil qui languissait dans l'entrée !"
La gérante soupira, fit mine de passer en revue toutes les solutions. Elle lâcha cette dernière. "J'ai une chambre qui se libère à vingt heures."

L'horloge du bar nous laissait une bonne demi-heure. Nous confiâmes les sacs à la réception pour retrouver une posture humaine le long du chemin vers le restaurant. En fin de repas, les rues s'égayèrent. D'un côté montèrent les mélopées des jeunes filles à notre égard. Une s'invita carrément à notre marche. Seule à nos côtés, elle s'empressa de prévenir une connaissance qui stationnait plus loin sur la même rue. Deux garçons, deux filles, ça semblait la règle : nous n'attirâmes plus de nouvelle conquête ! Comme nous marchions, du trottoir d'en face nous parvinrent quelques voix masculines. "Sales colonialistes ! Vous venez nous prendre nos femmes !" Elles n'y prêtèrent absolument aucune oreille.
La conversation qu'elles engagèrent sonna faux. Comment ça va ? Vous faites quoi ? Vous allez où ? Vous aimez Libreville ? Vous nous offrez un verre ? Allez, pourquoi pas ! Ça pouvait me permettre de faire découvrir la bière locale à mon ami.
Vous avez des copines ? Vous aimez les filles... ?
Un verre plus tard, assis dans le canapé du bar-boite alors que nos deux convives se divertissaient sur la piste de danse, j'allai me souvenir de cette phrase qu'Adrien m'a confié.
"C'est le rêve : je suis pas arrivé depuis six heures que deux filles nous tombent dans les bras ! Mais, dis Vincent, on est devenu beaux, ou alors c'est des prosti-putes ? Faut qu'on paie ?
- Juste les consommations, le rassurai-je. Et effectivement, ici, tu es blanc !"
Alors que je le mettais en garde sur la capacité pot-de-colle de ces filles, nos deux joyeuses revinrent nous tenir compagnie pour un deuxième verre.
Vous voulez vous marriez plus tard ? Vous aimez les bébés ?
Les filles sur nos pas, nous décollâmes pour l'hôtel vers onze heures. Il s'agissait de ne pas louper le train du lendemain. Comme pour vérifier le principe énoncé, nous eûmes un mal fou à nous séparer d'elles. Il fallut céder un numéro de portable et beaucoup de promesses avant de les voir s'éloigner.

vendredi 17 septembre 2010

Le grand

L'avion atterrit. Déjà les premiers passagers descendaient l'escalier qui menait au tarmac. La file contourna l'appareil dont les hélices vrombissaient encore. Une centaine de mètres éclairée par les halogènes de l'aéroport Léon Mba nous séparait de la douane, deux policiers devant une porte vitrée du bâtiment à deux étages. Arrivés devant les uniformes, les uns présentèrent leur passeport, les autres leur carte de séjour. La porte ouvrait sur la salle aux bagages. Vingt mètres de tapis dans une salle d'attente de médecin. Pas de grand !
Alors que je scrutais les visages, ceux qui attendaient en avant de la salle retrouvèrent leur ami ou bien leur client pour les mener sereinement à l'hôtel. Bientôt ne restèrent que quelques passagers observant impatients le défilé des valises. Pas de grand !

Je franchis une seconde porte et me retrouva dans le hall. Mon air perdu attira immédiatement les vautours.
"Tu vas sur Paris ? C'est là-bas Paris ! Donne ton sac, Monsieur !" M'éloignant prestement d'eux, je décidai de récupérer Adrien. Les billets viendraient plus tard. Ce fut rapide. Levant la tête vers le Calao, je l’aperçus m'observant depuis la terrasse couverte. J'arrivai à sa hauteur par l'escalier. Il s'était tranquillement installé à une table depuis deux bonnes heures.
Sans qu'il eu tout à fait saisi les méandres de la situation, je l'invitai rapidement à chercher un grand noir parmi la foule amassée devant la porte d'arrivée des vols régionaux.
"Tu as un nom ?
- Nop !
- Il est habillé comment ?
- J'en sais rien ! Avec un tutu ptête, lançai-je à la fois amusé par ces questions du "Qui Est-ce ?" et désespéré de manquer notre homme !"
Après une nouvelle inspection minutieuse de la populace environnante, le constat était cinglant : pas de grand ! Je me blottis dans un coin du hall, à proximité des Arrivées, pour saisir ce que pouvait me raconter mon téléphone. Jean-Luc décrocha. Sa voix calme discordait avec les piaillements ambiants de l'aéroport.
"Vous m'entendez, articulai-je pour me faire comprendre ? Bon, on n'a pas trouvé de grand ! Je répète... on n'a pas trouvé de grand ! Allô ?
- C'est normal ! Il n'a pas pu venir.
- Pardon ?
- C'est une femme qui vous remet les billets. Elle est petite et blanche, me dit-il sur un ton le plus détaché du monde.
- Une femme petite et blanche... répétai-je autant pour confirmer ses paroles que pour annoncer la nouvelle donne à Adrien !"
Déjà je le vis partir parmi les familles pour tenter de repérer sa cible. Pour ma part, j'avais interrompu un instant la conversation, parcourant des yeux les visages les plus proches sans pouvoir me fixer sur une proie.
"Et comment je la reconnais, lançai-je agacé par ce jeu de cache-cache obligatoire ? Elle est habillée comment ? Vous avez son nom ?
- Elle s'appelle Aurélie Mayard.
- Allô... vous avez dit Aurélie ? C'est ça ? Aurélie Mayard ?"
A ce nom, un mètre devant moi, une jeune femme se retourna de surprise. Elle était... petite et blanche.
"Allô ! Je crois qu'on s'est trouvé ! Merci beaucoup M. Jean-Luc !"
Elle tenait à la façon des écriteaux nominatifs une petite enveloppe. En s'approchant, on distinguait le logo de la compagnie ferroviaire au format timbre poste. Elle l'agita en souriant : "Je pensais que ça se verrait !" Moi, trop content de récupérer mes précieux billets, je me contentai de fixer la ridicule enveloppe. Adrien émergea de la foule et s'inséra dans la conversation :
"Je ne l'ai pas trouvée !
- C'est normal, je te présente Aurélie !"
La jeune femme me confia son présent, et s'éclipsa aussitôt vers le parking qui jouxtait de plein pied l'aéroport.

Les sacs à dos ajustés, nous longeâmes le bâtiment de l'aéroport pour nous accaparer le premier taxi disponible sur la voie Dépose Minute. Direction la Montée de Louis. Le chauffeur rejoignit la voie rapide rongée par la nuit. Puis bifurqua à gauche arpenter le quartier de l'hôtel.

mardi 14 septembre 2010

Avant le grand saut

Mercredi approcha sans l'ombre d'un Christian. Quel bleu ! Je m'étais bien fait rouler ! Je n'obtins de son portable qu'une ligne indisponible. Et vraisemblablement, il n'avait pas glissé les pieds sous son bureau de toute la matinée. Allons bon, il serait au moins passer dans son service. Il n'était donc pas rentré de Libreville !

Par le secrétariat, j'appris qu'il y avait été accompagné d'un collègue dont je composai aussitôt le numéro. Il me relata les récents évènements : Christian contemplait actuellement le paysage du haut des dix kilomètres qui séparait l'avion de la terre ferme. Il serait le lendemain au siège français où il avait été appelé urgemment. J'orientai l'interlocuteur vers mon angoisse. Avait-il eu vent de billets de train ? Non. Avait-il connaissance d'un proche qui aurait pu garder ces billets ? Oui, son frère. Avait-il le numéro de son frère ? Non, pas maintenant. Il était au volant, et diriger le véhicule en passant les vitesses d'une seule main était déjà difficile sans avoir à chercher un numéro dans son téléphone. Il m'enverrait un texto dès sa voiture garée.

Je profitai de l'attente pour rappeler l'hôtel de Libreville.
"Bonjour, je vous appelle pour confirmer ma réservation de vendredi soir."
A la demande de la réceptionniste je déclinai mon nom. Puis j'attendis qu'elle me trouva sur l'agenda :
"Mais, Monsieur, vous êtes déjà marqué !
- Oui, j'appelle pour vous le confirmer, pour qu'il n'y ait pas de malentendu quand je me présenterai à mon arrivée, insistai-je.
- Il n'y a pas de problème. Vous êtes marqué."

Comme je raccrochai, déçu par la facilité de la conversation, je transcrivis les coordonnées de l'hôtel dans un mail que j'adressai à Adrien. Je lui racontais à peu près ceci : "Si jamais, ô grand désespoir, je n'arrive pas à temps à Libreville, voici les coordonnées de l'hôtel. J'y ai réservé la chambre à mon nom." Que l'on pouvait traduire par "Te fais pas de bile, mon gars. Je gère ! Ce soir on dort au chaud !"

N'en pouvant plus d'attendre que le collègue se manifeste, je fis un tour au secrétariat pour y demander à tout hasard le numéro du frangin. Chance ! Frère de Christian, c'était également un de nos fournisseurs dont les contacts avaient été scrupuleusement renseignés dans la machine. En quelques clics, l'assistante fit apparaître le portable du gérant. Je composai deux fois son numéro avant que la voix masculine au timbre professionnel ne me répondit. Je lui détaillai mon problème :
"Bonjour Monsieur, je suis une connaissance de votre frère. Vous aurait-il parlé de billets de train ?"
Sa réponse me soulagea. Oui, Christian l'avait contacté ! Sachant qu'il s'envolerait sans pouvoir me remettre les billets en main propre, il avait décidé de les confier à son frère installé dans la capitale.
"Rappelez-moi dès que vous décollerez vendredi, me proposa-t'il. Je vous les apporterai à la douane à votre sortie de l'avion."

Ce vendredi-là, après un déménagement en catastrophe, je téléphonai depuis l'aéroport de Port-Gentil. Il devait être 18h30 lorsque Jean-Luc décrocha à mon appel. Il me transmit les instructions pour récupérer mon butin :
"Je ne pourrais pas être là personnellement. C'est un collègue qui vous remettra les billets de train. Dès que vous passerez la douane, vous apercevrez un grand noir. Vous ne pouvez pas le confondre, il est très grand !"
Soit, me voilà envolé dans un bimoteur à hélices. Un saut de puce d'une demi-heure dans le ciel déclinant. De l'autre côté, Adrien devait m'attendre depuis déjà deux heures au café du Calao. J'engloutis mon Coca offert par la compagnie en songeant aux retrouvailles.

dimanche 12 septembre 2010

Les réservations

Carrefour du pays, Libreville n'était qu'un point de passage obligé pour nous aventurer dans les parcs nationaux plus à l'Est. Arrivés en soirée, nous n'y passerions qu'une nuit avant d'approcher la Nature le lendemain, par le train de 9h45.

Je louai une chambre dans un hôtel sans prétention mais que j'avais déjà fréquenté. La prudence m'a appris à apprécier les lieux connus et sans surprise. La voix nonchalante au combiné me jeta que l'hôtel n'acceptait plus les réservations ; le client se désistait et l'hôtel retrouvait sa chambre inoccupée. "Mais si vous payez là, je peux vous inscrire". Le téléphone dans la main, je songeai à régler par Internet. Aussitôt une nouvelle pensée émergea : les services de paiement en ligne sont inconnus du Gabon. D'une part Internet n'a pas atteint sa phase de démocratisation, d'autre part l'écrasante majorité des échanges commerciaux s'effectue en espèces. En fait, la seule utilisation possible d'une carte bleue est le retrait de liquide aux coins des banques.
Je pensai bien à un envoi postal, mais la prestation n'était pas sûre et j'aurais risqué soit de perdre mon argent, soit d'arriver avant lui.
Amusé par l'absurdité de la situation, je plaidai mon cas auprès de mon interlocutrice :
"Si je vous dis que je vous appelle de Port-Gentil, que je réserve une chambre sur Libreville, et donc que je ne peux pas vous régler d'avance. Comment qu'on fait ?"
Sa réponse me sonna un instant ! En lieu et place d'une excuse qui aurait pu souligner toute l'attention de l'hôtel vis-a-vis de sa clientèle chérie, le couperet tomba.
"Vous pouvez pas !
- Mais si je ne peux pas vous payer à distance, c'est bien parce que je ne suis pas de Libreville. Sinon je n'aurais pas besoin d'un hôtel, lançai-je sans être certain que l'argument fasse mouche. Tous vos clients doivent avoir le même problème ! Comment ils se débrouillent ?
- On les connait. Ce sont des habitués."
Je m'appliquai alors à faire valoir ma fidélité. Après tout, j'étais déjà venu. La fille fit semblant de se souvenir de mon nom, et moi de la croire. Et la conversation se termina sur une nouvelle étrangeté :
"Je vous ai mis. Mais là, c'est trop tôt. Il faut que vous rappeliez deux jours avant. Comme ça on saura le planning.
- Vous êtes certaine que j'ai une chambre ? Je n'aimerais pas que vous m'annonciez, à mon arrivée, que l'hôtel est complet !
- Oui ! Vous êtes marqué."
A la bonne heure ! Sous la condition d'un ultime coup de fil, la première nuitée était acquise. Le lendemain nous serions déjà loin...

Je réservai également un hébergement pour les trois jours suivant. Les hôtels contactés me réclamaient tous une confirmation dans les quarante-huit heures précédant notre arrivée. Avec cette marge, je pris alors le pari de nous débrouiller au gré de notre voyage pour dénicher nos futurs logements. Et par la même, je fis fis des appels sans réponse et des gérants hors de leur lieu de travail. "Pouvez-vous me rappeler, disons, vers 17h30 ? Parce que je ne suis pas sur place !"

Vint alors une angoisse. Si le train s'avérait complet, nous ne pourrions pas quitter la capitale avant deux jours. Et ce serait autant de temps perdu sans découvrir la faune équatoriale ! L'achat semblait compliqué. Il fallait non seulement régler les billets à l'avance, comme la chambre de Libreville, mais également être sur place pour leur retrait. Je ne souhaitais pas prendre un risque en repoussant le problème à quelques heures du départ ferroviaire. L'imprévu pouvait s'inviter et nous voler le temps nécessaire au guichet.
Je partis à la recherche d'un collègue en itinérance prochaine sur Libreville. Christian accepta volontiers. Il s'envolait sur la capitale pour son travail. Je lui confiai l'argent et attendis son retour prévu au mercredi, deux jours avant mon départ. D'ici là, je prévis une autre grande préoccupation.

Mon déménagement prit moins de temps que je ne l'avais anticipé. La chose fastidieuse résida dans les formalités administratives. Aller chercher un papier au loin, pour revenir. Et puis non, ce n'est pas le bon. Ou bien il en manque un. Ou encore, celui-là est inutile !

vendredi 10 septembre 2010

La décision

Cela a commencé quelques mois auparavant, par une banale discussion. Un ami d'école catapulté à une frontière du Gabon rêvait de sortir de ses routes et tunnels pour changer d'air, et moi je souffrais d'un trop plein de vacances à ne savoir qu'en faire. Le mot était donné. Un rendez-vous... ou plutôt un défi. Nous explorerions l'intérieur des terres gabonaises en Août.
Dans l'ordre des choses, c'est à moi que revenait l'organisation du périple. Mon pied dans le pays et mon oeil sur le guide touristique m'offrait une bonne avance sur Adrien. Mais la naissance du projet s'annonçait compliquée ! Dix jours encore avant la date convenue, il restait sans nouvelle de son visa.
Et c'est au moment de poser le pied sur Libreville que tout a fichu le camp !